Lors d'une récente émission radiophonique d'information matinale, Elisabeth Badinter était invitée pour venir débattre d'un sujet en discussion au sénat, la maternité pour autrui. Un des arguments développé par la philosophe m'a un peu intrigué. En substance, il s'agissait d'un parallèle avec l'avortement que l'on peut présenter comme suit : si l'on accepte (à bon droit, dit-elle) l'idée qu'une femme enceinte puisse ne pas se sentir prête à assumer cette grossesse, qu'il s'agit d'une souffrance pour elle et que par suite, on l'autorise à se "débarrasser" (je reprends le terme de Badinter, qu'elle estime d'ailleurs être un euphémisme) du foetus, comment refuser le fait qu'une femme puisse désirer une grossesse, s'épanouir à travers celle-ci sans toutefois vouloir assumer les "trente ans" qui suivent, à savoir l'éducation d'un enfant.
Il me semble en effet que le parallèle n'est pas équilibré. D'un côté, on a une personne qui soit ne projetait pas de tomber enceinte, sexualité étant alors dissociée de procréation, mais "rate son coup", ou soit désirait un enfant à un moment où les conditions étaient réunies pour cela mais qui, ces mêmes conditions disparues, ne souhaite plus mener à bien son projet. Donc, une situation sexuelle séparée de la finalité procéatrice, ou une finalité procréatrice dont les conditions initiales ont disparues.
De l'autre côté, il s'agit d'une personne qui ne place pas la barrière au même endroit. Il ne s'agit plus de distinguer le fait sexuel du fait procréatif, mais de séparer l'acte de procréer de sa suite logique, élever l'enfant. La question est alors, peut-on de la même manière que l'on a dissocié sexualité et procréation, le plaisir sexuel acquérant ainsi un statut de fonction per se du corps humain, dissocier procréation et ce qui semble son but le plus évident, obtenir un enfant que l'on va élever. Dans le premier cas, les fonctions sexuelles et procréatives semblent assez faciles à dissocier : l'onanisme, les rapports homosexuels ou certains rapports hétérosexuels témoignent d'une indépendance des unes et des autres. Mais lorsqu'il s'agit de porter un enfant pendant neuf mois, cela me paraît plus difficile d'affirmer, les neuf mois révolus, qu'il s'agit maintenant de tout autre chose et que la suite ne nous concerne plus. Ce qui pourtant semble bien être l'essence des propos d'Elisabeth Badinter.
Bien entendu, il est tout à fait juste de relativiser ce que je présente ci-dessus comme logique. Ainsi, il était courant auparavant - au moins dans l'aristocratie - que les enfants soient confiés dès la naissance à une nourrice puis à différents précepteurs etc. Mais paradoxalement, la mère biologique n'en cessait pas pour autant d'être la mère "tout court" de l'enfant qui avait prospéré sous d'autres soins. Dans d'autres cultures, les enfants sont rapidement retirés du noyau familial pour être regroupés avec d'autres enfants dans une hutte communale où ils vivront jusqu'à leur émancipation (cf certaines tribus aborigènes d'Inde centrale),mais c'est alors la structure clanique qui régit les liens de parenté.
Bref, je n'ai pas de certitudes sur ce sujet, mais il me semble qu'eu égard à notre contexte culturel, le parallèle proposé par Elisabeth Badinter est un peu bancal, non ?
J'avais envisagé précédemment de rédiger une note sur les aghoris, une secte shivaïte transgressive qui ne laisse pas de fasciner certains occidentaux, mais le blog toujours passionnant de David Dubois (ex-anargala) le fait mieux que je ne pourrais faire, avec force liens vidéos, d'inégales valeurs, tributaires de la posture des "filmeurs".
Dans une société qui se constitue notamment autour de l'opposition pur/impur, et avec quelle prégnance, le chemin suivi par les aghoris est celui d'une radicale émancipation qui tout à la fois provoque réprobation et fascination. Enfreindre un tabou est le moyen également d'acquérir un pouvoir sur les éléments. Comme le fait remarquer David Dubois au début de sa note, les aghoris prolonge l'héritage des Kāpālikas (les "porteurs de crânes"), ancien courant shivaïte transgressif dont on trouve mention dans un poème de Hāla (entre IIIe et Ve siècle), le Gāthāsaptaśati, où il est question d'une kāpālikā qui enduit son corps des cendres de son amant.
Voici ce qu'écrit Mark Dyczkowski dans son livre, Canon of the Saivāgama :
L'Aghori est la contrepartie moderne des Kāpālikas.Engagés dans une discipline spirituelle qui vise à le libérer directement de tout contraste entre les oppositions des conduites permises ou prohibées, son dédain des formes conventionnelles de comportement lui ont valu, comme ce fut le cas pour les Kāpālikas, une réputation ambiguë. D'une part, les conventions mondaines ne le touchent pas et ainsi en Inde, où le sens subjectif de la liberté personnelle est considéré comme l'étalon du développement spirituel, l'Aghori est un saint. D'autre part, comme on pouvait s'y attendre, il est considéré (spécialement par les hautes castes) comme impur et vulgaire. Néanmoins, il est respecté et même craint pour les pouvoirs (siddhis) qu'il a acquis par son mode de vie étrange. Un observateur contemporain qui a passé du temps en la compagnie de ces ascètes à Maņikarņikā, le principal terrain de crémation à Bénarès, écrit que l'Aghori :
... peut aller soit nu ou vêtu du linceul pris d'un cadavre, porte un collier d'os autour de son cou et de ses cheveux emmêlés en tresses, ses yeux son habituellement décrits comme d'un rouge brûlant, comme des charbons ardents ; son comportement entier est terrifiant, et dans son élocution il est brusque, grossier et ordurier... L'Aghori dort sur un simulacre de civière pour les morts (fabriqué avec les restes d'une civière authentique) ; enduit son corps avec les cendres des urnes funéraires, cuit sa nourriture avec du bois chapardé sur les mêmes urnes et la consomme à même un crâne humain qui est son compagnon constant et bol à aumônes... Le "véritable" Aghori est indifférent à ce qu'il consomme, boit non seulement de l'alcool mais également de l'urine et mange en plus de la viande des excréments, vomissures et la chair putride des cadavres. (Sacrificial Death and the Necrophagous Ascetic, J. Parry, pp. 88-89)
Mark Dyczkowski, The Canon of Saivāgama, pp 27-28.
Les quelques vidéos mises en lien sur le post précité illustre en effet assez bien cette description, même si l'aspect délibérément outrageant et provocateur n'apparaît pas toujours si évident, en particulier chez l'ascète Ramnath.
Je me pose des questions sur la recrudescence de vidéos sur le sujet depuis l'année dernière. S'agit-il d'ascètes "sortant du bois" ou d'opportunistes ayant repéré un regain d'intérêt pour ces courants spirituels (notamment chez les occidentaux depuis la saga de Robert Svoboda consacrée à son guru Vimalānanda) et espérant retirer quelques subsides ? Un autre ouvrage d'ethnologie qui mentionnait l'aghori Ramnath affirmait qu'il ne restait guère plus d'une douzaine d'authentiques aghoris en Inde (je ne trouve plus la référence de ces propos, mais il me semble que c'était dans Ascètes et rois de Véronique Bouillier), ce qui du reste peut paraître difficile à vérifier tant le sous-coutinent indien est vaste et propice à receler des personnages discrets.
Mais l'effroi et la répulsion n'étaient pas les seuls affects qu'engendraient les pratiques hétérodoxes ainsi que nous renseignent des pièces de théâtres parodiques comme le Mattāvilasa (VIIe siècle) dû à un souverain du sud de l'Inde (Kanchi) et qui met aux prises un Kāpālika ivre et un bouddhiste (adversaire désigné du précédent), le premier se lamentant de la perte de son crâne à aumônes qu'il croit lui avoir été dérobé et sans lequel il ne sent plus de vivre. Où l'on voit que la dérision n'épargne jamais rien ni personne !
Too-//-Bee par le biais d'un commentaire à cette note nous informe de la tenue d'un concert de Jordi Savall et sa troupe à l'abbaye de Fontfroide. Malheureusement un peu loin de ma résidence actuelle pour que je puisse raisonnablement m'y rendre. Mais cela ravive cependant les impressions rétiniennes laissées par un précédent vagabondage en ces lieux. En voici quelques traces pixellisées.
Le cloître
quelques chapiteaux dont certains historiés mais dont j'avoue avoir oublié le contenu pour la plupart...
Bâtiments des convers ou autres...
Parodies et pastiches, détournements en tous genres ont trouvé un terrain d'élection sur la Toile. Pas plus tard qu'il y a peu, Stéphane mettait sur son blog une version attendrissante de Dora (que pour ma part je ne connaissais pas même sous sa version originale).
Il est bien probable qu'il connaisse déjà Mozinor, mais puisque les blogs sont aussi - et parfois surtout - des chambres d'écho, voici donc un petit vidéo-montage dont le sujet devrait l'intéresser...
Il n'est pas de couple qui traverse l'existence sans que des dissensions se fassent jour. Il en est de plus ou moins profondes. Celle qui s'est fait jour récemment entre ma compagne et moi-même appartient très certainement à la catégorie des dissensus minor. Du reste, ce n'est pas la première fois que nous ne partageons pas le même intérêt pour un livre. Il s'agit cette fois de La modification, de Michel Butor, ouvrage que nous n'avions jamais lu (je sais, cela ne se dit pas, une chose pareille, mais maintenant que j'ai lu ceci... :-)) et qui m'a autant plu qu'il a découragé ma moitié-lectrice.
Je dirai tout de suite aux lecteurs pressés - ainsi qu'à ceux qui auraient tiré des leçons hâtives du livre de Jean-Pierre Bayard mis en lien plus haut - qu'ils peuvent à profit lire la critique que Pierre Leiris a consacré au livre en question et que les Éditions de Minuit ont mis à la suite du texte dans leur édition de poche (je ne sais ce qu'il en est des éditions antérieures). Après l'avoir lue, et s'il leur reste un peu de temps, ils pourront bien prendre connaissance du texte de Butor, même si pour ma part, j'avoue avoir préféré le chemin inverse.
Quel est donc le sujet de La Modification ? Vous, dans une certaine mesure, puisque le roman est écrit quasiment d'un bout à l'autre à la deuxième personne du pluriel, que l'on entendra plus volontiers comme un pluriel de courtoisie. Voici ce qu'écrit Butor à propos de ce choix particulier : il fallait absolument que le récit soit fait du point de vue d'un personnage. Comme il s'agissait d'une prise de conscience, il ne fallait pas que le personnage dise je. Il me fallait un monologue intérieur en-dessous du niveau du langage du personnage lui-même, dans une forme intermédiaire entre la première personne et la troisième. Ce vous me permet de décrire la situation du personnage et la façon dont le langage naît en lui.
Prise de conscience, flux de conscience, qu'accompagne, que suscite un voyage en train. Il entre une part de virtuosité dans l'écriture de livre qui s'ingénie en variations toujours recommencées sur ce qui traverse l'esprit du voyageur ; combien de manières pour dire les ruissellements de l'eau sur les vitres des wagons, pour décrire la plaque métallique qui livre passage à l'air chaud du compartiment, combien d'histoires inventées pour tous les autres voyageurs qui viennent à occuper une place dans ce même train. Mais cette virtuosité n'est jamais pur exercice de style - contre lesquels je n'ai d'ailleurs aucune prévention - mais permet bien entendu de nous ancrer plus fermement dans le flux de conscience qui se déroule continûment sans pour autant nous figer dans le seul présent puisque souvenirs et perspectives d'autres parcours ferroviaires viennent s'entrelacer, exigeant du lecteur une attention certaine... Espace privilégié que celui du train, qui conjugue immobilité du passager et paysages en mouvements, propice au rêveries et réflexions, au gré desquelles se font et défont les résolutions trop vite arrêtées.
Entre Paris et Rome, entre la femme et l'amante, au coeur de cet axe de tension, le vide du livre acheté en gare par le voyageur, jamais ouvert, au titre même inconnu, moyeu autour duquel tourne "l'action". Ce livre qui, par un procédé de mise en abyme, est le signe de celui tenu par le lecteur, dont Leiris écrit qu'on peut le dire parfait en ce sens qu'il se referme sur lui-même, et qu'il n'est pas autre chose que le récit de sa propre genèse.
Ces quelques mots bien loin d'épuiser la matière de ce texte, en sont juste l'écume restant après la première lecture, qui est, pourvu qu'on en est le goût, riche d'un grand plaisir.
Après les brillants morceaux choisis exhibés ici même la semaine passée (cf. note précédente) je reviens comme je l'avais envisagé à une matière plus propre à l'extase qu'au rire avec un trop court extrait d'un raga joué par la violoniste N. Rajam. Je l'ai découverte par hasard il y a quelques années, alors que les bacs des fnaques étaient - ou me semblaient - mieux achalandés. Je regarde périodiquement lors de mes flâneries s'il se trouve un autre disque que les deux que je possède déjà, en vain, peut-être cherché-je mal ? Il ne s'agit pourtant pas de la première violoniste venue. N. Rajam est née à la fin des années trente, dans une famille de musicien - le père était lui-même violoniste. Elle a d'abord étudié la musique carnatique avant de s'initier à la musique hindoustanie, rencontrant à la fin des années cinquante celui qui allait la guider pendant de longues années, pandit Omkarnath Thakur. Elle est connue pour avoir renouvelé l'approche violonistique, accordant cet instrument d'origine occidental aux exigences du style Gayaki ang, c'est à dire, une manière de jouer qui se rapproche autant que faire se peut de l'idéal indien, celui de la musique vocale. Voici quelques lignes où elle parle de sa pratique :
"Approche les notes musicales avec la plus grande tendresse, amour et humilité, caresse-les, cajole-les" étaient les mots qu'employaient mon Guruji mettant ainsi l'accent sur l'aspect émotionnel de la musique. Sur un instrument comme le violon, cela demande la parfaite synthèse de la production du son, du contrôle de l'intensité et de la manière de conduire l'archet. L'ultime bhavbhivyakti, ou évocation de l'essence [cf. rasa], n'est due ni à la maîtrise de la main gauche ci à la technique de la main droite, mais à une totale et absolue identification et immersion de soi-même, du corps, de l'âme avec l'instrument. Le sâdhaka [celui qui suit une ascèse, une discipline] doit devenir "un" avec l'instrument.
De fait, à l'entendre, à la voir jouer, qui sait si c'est le bras qui prolonge l'archet ou l'inverse...
C'est en tout cas pour moi, un des chants les plus merveilleusement souple et où l'émotion m'a toujours parue d'une justesse remarquable. Je ne me lasse jamais de l'écouter.
Puisque je me trouve d'humeur légère cette nuit, ce que ne laissait d'ailleurs pas présager la journée grise et quasi-emmerdante qui l'a précédée, je récidive dans la délectation musicumoristique, et ceci grâce à Patrick Moutal, prof' au CNSMDP en ethnomusicologie et dont le site regorge de trésors en matière de musique indienne. J'engage tous les amoureux de cette musique à aller y poser leurs oreilles. D'ailleurs je pensais justement commettre une petite note sur la violoniste N. Rajam ce qui me permettra de renvoyer à nouveau sur son site. Mais pour l'heure, c'est le chapitre des productions "décalées" qui m'intéresse. En voici deux particulièrement réussies :
- le bal de la symphonie fantastique de Berlioz. Voici ce qu'en dit Patrick Moutal lui-même :
Quand Jacques Baguet m'a envoyé cet extrait en mp3 (7:33) 4,3MB, je ne sais si c'est à cause du look vieillot de la photo, mais je pensais que ça datait, disons, des années 50 et, sentimoutalisme aidant, je me disais, pas rigolo, ce sont des ouvriers, musiciens amateurs qui ont dû bosser dur pour parvenir à mettre ça sur pied...ça sonnait comme de la musique d'un cirque complètement disjoncté, où rien ne marche, où le maquillage du clown a coulé, ou tout est vieilli, fané, cassé... bref... que de l'imagerie et de l'imaginaire. Ayant pris le téléphone pour dire à Baguet que je ne mettrai pas ça dans le site, j'eus la surprise d'apprendre que ce disque date... tenez-vous.. de 1980, qu'il a été dirigé par Marcel Bouillot, Disque le kiosque d'orphée - 20, rue des Tournelles Paris 4... Alors là, sans savoir analyser pourquoi, mon sentimoutalisme me quitte net et je publie ! je passe ! je disperse, dissipe, liquéfie, j'explose le mp3 à la face du monde ! Pom Q.
- la Truite de Schubert, chantée par Jeanne Pierlot (que je n'ai pas eu l'heur de connaître). En dépit de tous les doutes qui pourraient légitimement subsister, c'est bien dans l'idiome de Goethe qu'elle s'exprime. Étonnant, non ?
Il est probable que la notoriété de Florence Foster Jenkins outre atlantique dépasse celle qu'elle a pu acquérir en France. Son nom est pourtant synonyme chez l'homo musicalis de franche rigolade et c'est volontiers qu'autour d'un verre de bon vin l'on écoute un enregistrement de la diva, qui nous console une bonne fois de tous les errements qui ont pu être les nôtres. La dame, ici accompagnée au piano (quel stoïcisme, ou quel cachet ?) ne regimbait pas pour se payer un orchestre, ce qu'un héritage bienvenu lui permettait régulièrement de faire. J'ai choisi cette vidéo car au plaisir bien particulier de l'audition de ce chant s'ajoute celui des photos de chat absolument craquantes qu'a rajoutées le youtubaunaute.
Enjoy us !
Si la virtuosité musicale, qu'elle soit vocale, instrumentale ou liée à l'écriture, a toujours eu droit de cité, fécondant parfois heureusement la pratique musicale, ouvrant de nouveaux territoires, ses manifestations les plus ostentatoires, ses excès, nous ramènent souvent au XIXe siècle, à ses salons, au piano lisztien et au violon de Paganini et ses successeurs. L'air résonne alors des mille paraphrases de concerts, variations et autres caprices qui font la joie du bourgeois mélomane en mal de pyrotechnie musicale. On y organise des "duels" retentissants qui permettent de savoir enfin qui possède le trémolo le plus frémissant, qui fait le mieux pleurer la cantilène et quel chevalier sera décoré de l'ordre des Octaves cascadantes.
Il existe de très notables réussites dans ce domaine, telle la transcription de l'ouverture de Tannhaüser que Liszt a donnée ou encore son Isolde Liebestod. A côté de ces quelques pièces phares bien connues on trouve quantité de musique assez vaine qui ne brille que par les étincelles digitales que doit fournir l'instrumentiste. Certaines, sans vraiment marquer le genre et réussir à s'imposer comme oeuvres authentiques par-delà celles qu'elles paraphrasent sont cependant si bien écrites qu'on ne peut que leur concéder qu'elles réussissent leur effet, étonnant, voire époustouflant.
Les "Arabesken über Themen des Walzers An der schönen blauen Donau" (ouf !) qu'a composé Schulz-Evler sont, à mon goût, au nombre de celles-ci. Rafraîchissantes, d'un chic très élégant et d'une grande ingéniosisté pianistique, ces redoutables arabesques sont de ces pièces de bravoures qu'on se repasse une fois de temps en temps. L'introduction, doux babil d'arpèges n'est pas le plus intéressant et c'est sans doute pour cela qu'elle est souvent zappée par les interprètes qui attaquent au début de la valse proprement dite. Mais ce genre de pièce ne fonctionne qu'à la condition que le pianiste ait les moyens de s'amuser avec. C'est le cas de Josef Lhevinne (1874-1944) qui fait merveille avec ses accents capricieux (v.la troisième valse), une certaine désinvolture - quasi sprezzatura même si c'est anachronique ;-) - un toucher d'un perlé somptueux, des rafales d'octaves en veux-tu en voilà (v. la coda). On peut trouver l'enregistrement sur YouTube avec en prime une photo, mais il m'a semblé que la qualité sonore est meilleure sur l'audio que j'ai mis. A noté que Lhevinne coupe également la cinquième valse, ce qui n'est pas une mauvaise idée car elle n'est pas la plus réussie et cela permet de resserrer l'ensemble. On peut trouver d'autres versions sur YouTube, dont celle de Dimitri Sgouros qui lui, inclut cette cinquième valse (ça permet de comparer comme ça).
Bon, on ne peut pas dire que cela révolutionne l'art pianistique, mais pourquoi bouder un plaisir simple, hein, je vous demande ?
Un groupe de jeunes rugbymen amateurs, issus de l'aristocratie brésilienne, catholiques jusqu'au bout des ongles, promis aux meilleures situations, accompagnés par un reporter au profil d'anti-héros, écrivain avorté, accroché au souvenir d'une belle qu'il désire retrouver.
Un avion qui se crashe dans les montagnes andines et le combat entre l'utilisation de la morale religieuse afin de sauver sa peau et le refus de l'athée de dissocier la chair et l'esprit. Inspiré par un fait divers ayant fait l'actualité en 1972, ce récit d'une lutte contre l'effondrement dans la barbarie que symbolise peut-être cette figure du cavalier renversé sous son cheval qui apparaît à intervalles réguliers, m'a marqué par son écriture très lyrique, son recours constant au registre métaphorique. Haddad restitue de manière étonnamment présente et obsédante la blancheur glacée et silencieuse des hauts sommets qui s'irisent toujours de manière renouvelée sous sa plume.
Le silence des montagnes. Il vibre sous la musique des cimes. Dans une paix monacale, les fronts d'astres se rapprochaient au-dessus du couchant. Le soleil glissait aux cols d'ouest avec une lenteur d'office. Les crêtes surgissaient encore, éclairées de plein fouet, comment un éclatement d'icebergs flottant sur des eaux noires. Doucement, les flocons retombaient d'un ciel sans nuage. Ils recouvraient tout objet d'une taie de cobalt. La porcelaine bleuie des glaces dentelait ce lit de neige incurvé par l'empreinte d'un corps à la mesure des gouffres. (p.39)
L’inhumanité d’une conduite trop littéralement empêtrée dans le dogme contre l’empathie du solitaire qui sacrifie plus volontiers aux cultes conjoints d’Éros et de Bacchus, donc. Est-ce tant le cannibalisme en son essence qui est la marque de l’abandon de son humanité ou est-ce son corollaire : la transformation du convive qui ne verra plus dans l’autre qu’une proie potentielle, voire désirée si la nourriture vient à manquer ? Et le festin eucharistique devient obscène lorsque les artifices liturgiques apparaissent pour ce qu’ils sont, l’art de se donner bonne conscience, et lorsque les corps repus s’ébattent avec un ballon ovale, dans l’oubli d’eux-mêmes.
Haddad utilise une langue merveilleusement ciselée, tour à tour allusive ou directe, et parvient à transcrire la tension de la descente que vit le protagoniste et qui est annoncée dans l’épigraphe qu’il a placée au seuil de son livre :
J’ai été considéré comme ceux qui descendent vers l’abîme : je me suis trouvé sans secours, libre parmi les morts.
François d’Assise.
Par parenthèse voici un article intéressant de David Le Breton sur la question de l’anthropophagie. Et si j’ai l’esprit de suite, j’écrirai une prochaine notule au sujet des aghoris. Peut-être…
Il m'a laissé une très bonne impression mais j'ai complètement oublié l'histoire! Et pour cause, c'est moins l'histoire en tant... read more
on La modification